updated 9:44 AM CEST, May 9, 2017

Hétérographe retourne à l'enfance

Hétérographe, qui se définit (ou pas) comme la revue des homolittératures ou pas, se penche pour sa sixième sortie, sur l'enfance. Pierre Lepori, directeur de la publication, nous en dit un peu plus.

Pourquoi un numéro spécialement sur l'enfance?
Pierre Lepori: Pour plusieurs raisons : nous voulions depuis un moment produire des numéros «thématiques» (disons, une fois sur deux si cela est possible), pour mieux «tester» les discours et les questionnements du genre vis-à-vis des réalités contemporaines, des littératures. Nous avions pensé d'ailleurs à un numéro consacré à l'Afrique, dont la réalisation s'est avérée hyperdifficile.

Nous avons publié quelques numéros très marqués par le «sexe» (en tout genre, bien entendu), comme si notre définition des homolittératures poussait les auteurs à ne considérer que ce volet de la construction du genre et de l'orientation sexuelle (un peu plus crûment : quand on dit «homo», dit-on forcément «sexe» ?). Nous n'étions pas choqué-e-s, mais l'exploration d'autres domaines, d'autres frontières, d'autres «torsions» nous intéressait. Et nous avons découvert une littérature pour l'enfance qui traitait des thèmes d'identité et de «norme», avec une qualité littéraire fantastique !

Bien évidemment, l'enfance est un moment de grande plasticité des identités, c'est aussi le moment des premières injonctions sociales, où la famille, la culture et même la littérature nous apprennent, par exemple, à être fille ou garçon, à entrer si possible dans le bon moule (à grand renfort de princes costauds et de princesses rose-bonbon). On pourrait penser que c'est du passé : eh bien, regardons ce qui s'est passé en France, au moment où des manuels scolaires ont voulu introduire des notions aussi simples que «la construction du genre» : dans leurs pages, il y a eu immédiatement polémique.


Vous démontez une institution comme Max et Lili, c'est hardi...

P. L: Dès le début le cahier «critique» a eu un statut un peu particulier dans la revue : nous ne voulions pas nous limiter aux parutions récentes ni uniquement à la littérature. Chaque rédacteur choisit un ouvrage (ou un film) qu'il a envie de conseiller à nos lectrices et lecteurs et parfois de déconseiller. Nous nous sommes déjà attaqué-e-s à des best-sellers ridicules comme Les hommes viennent de Mars (de l'essentialisme pur jus, vendu en tant que vérité presque scientifique) et dans ce numéro nous doublons la mise : Max et Lili, mais aussi Le guide du zizi sexuel de Zep et Hélène Bruller. Ces «démontages» nous offrent la possibilité de rappeler à quel point les ouvrages pour la jeunesse peuvent être hétérocentrés, voir carrément normatifs.


Le texte de Claude Ponti est-il une commande pour Hétérographe ?
P.L: Tous les textes sont des inédits et une bonne partie a été écrite exprès pour nous : cela nous permet un dialogue, une confrontation avec les auteurs qui nous apportent leur monde poétique. Cela se passe assez simplement : nous lisons des livres, découvrons des auteurs, ensuite nous les contactons en expliquant notre démarche, notre questionnement. À mon avis il n'y a pas auteur plus «queer» (au sens large du terme) que Claude Ponti : ces héros sont des résistants à la norme, à l'injonction sociale. Nous lui avons proposé une collaboration et - surprise ! - il nous a écrit un texte !


Pourquoi plus précisément ces pages sur les familles dites arc-en-ciel?
P.L.: Hétérographe a une structure un peu hybride. Nous sommes avant tout une revue littéraire, le premier grand cahier de chaque numéro est composé de textes de création (nouvelles, extraits de romans, poésie, théâtre, avec une grande attention à la traduction : nous avons découvert des auteurs taïwanais, polonais et russes, italiens et allemands, canadiens et colombiens !). Ensuite, chaque numéro offre des entretiens et des articles qui ouvrent sur un spectre assez vaste : du point de vue thématique (nous allons de l'anthropologie à la science-fiction, de la théologie à l'opéra, sans oublier bien sûr la littérature et le cinéma), mais aussi dans les approches. Nous présentons des contributions très pointues ou à l'inverse plus journalistiques, didactiques. Nous essayons surtout de ne pas trop cloisonner les savoirs et les disciplines. Avec le numéro Enfants, nous voulions présenter des textes «pour» les enfants, mais aussi des réflexions «sur» l'enfance : donc, la littérature oui, mais aussi les approches plus sociales. La revue cherche à chaque fois son rythme, son souffle : on peut tout lire dans l'ordre, mais aussi butiner, croiser les regards. Voilà la raison de cette différence d'approche et de niveau de lecture.